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|Entretien| Célimène Daudet : Haïti mon amour

Depuis dix ans, Célimène Daudet renoue avec son héritage caribéen : après avoir créé un festival de piano à Haïti en 2017, elle publie cette année un album qui rend justice à trois compositeurs de l’île, Ludovic Lamothe, Justin Elie et Edmond Saintonge. Des œuvres au programme du spectacle que la pianiste a imaginé pour la Soufflerie avec l’écrivain haïtien Dany Laferrière. Entretien autour d’un beau retour de flamme.

Entretien Vincent Théval

Comment avez-vous conçu le programme Portrait d’Haïti avec Dany Laferrière ?

Il va allier musique et textes, autour d’Haïti, qui est en partie mon pays d’origine (ma mère est Haïtienne). Nous avions envie de proposer un voyage à travers des œuvres qui ne sont jamais jouées en France. C’est un répertoire que j’ai découvert très récemment, qui fait l’objet de mon nouveau disque, Haïti mon amour. Ces œuvres portent le récit de cette culture, de cette fierté qu’a le peuple haïtien de son histoire de première république noire. Je les trouve assez emblématiques de ce récit-là. Et à travers les textes que Dany a choisis, la musique des mots se mêlera bien à la musique. D’expérience, j’aime beaucoup le rythme différent qu’une telle association imprime au concert. Les mots peuvent être la prolongation de la musique et inversement, cela peut être très poétique. L’idée est de porter cette culture, qu’on connait assez peu ici alors qu’il y a une histoire assez forte entre Haïti et la France, surtout dans la région de Nantes, d’où les esclaves sont partis. C’est une histoire douloureuse mais forte.

Vous avez par ailleurs créé le festival Haïti Piano Project. Quelle en est l’histoire ?

Au moment du grand séisme de 2010, j’ai eu une espèce que retour de flamme assez bizarre, où j’ai pris conscience que tout un pan de mes racines m’était inconnu. J’ai grandi en France et, pendant longtemps, j’ai un peu mis à distance cette partie de mes racines, qui ne me parlait pas du tout. À un moment de donné de sa vie, on est rattrapé par son histoire et je me suis dit que je voulais absolument connaître ce pays, y aller, savoir ce qu’est cette culture, comment vivent les gens. Mais très vite, s’est imposée l’idée de ne pas m’y rendre simplement pour visiter, faire un petit tour et revenir. Je voulais y créer quelque chose et m’impliquer dans ce qui existait déjà, une culture hyper foisonnante. Ce que je sais faire de mieux, c’est la musique, et j’ai donc imaginé quelque chose en lien avec la musique là-bas. Voilà comment est née l’idée d’un festival. La musique classique a existé pendant longtemps, à Haïti, avec des écoles de musique et des conservatoires. Petite, ma mère faisait du piano, et elle m’a toujours raconté que sur les grandes places des villes et des villages, des haut-parleurs diffusaient des airs d’opéra. Et puis, petit à petit, tout cela s’est perdu et, avec les difficultés politiques, économiques et sociales, a été un peu détruit. Je me suis rendue compte qu’il n’y avait pas de piano sur lequel faire un concert en Haïti. Le projet – un peu délirant – était donc d’arriver à en faire venir un et de créer, autour de lui, des moments de concerts, de rencontres. On a lancé ce projet avec toute une petite équipe. La première édition s’est déroulée en 2017 et c’était assez hallucinant : les gens sont venus en masse ! Des milliers de personnes sont venus aux concerts et on n’avait pas de place pour les faire rentrer. Les gens étaient dehors, debout, aux portes, aux fenêtres. C’était fou. Il y a eu une espèce d’engouement pour ces moments.

Quelle suite a eu ce premier essai ?

La deuxième édition en 2018 a dû être interrompue en raison d’émeutes extrêmement violentes qui ont eu lieu à ce moment-là. Et nous avons dû annuler l’édition 2019 pour les mêmes raisons d’insécurité. À cette situation complexe s’est ajoutée la crise sanitaire en 2020. Nous sommes donc pour l’heure dans une sorte de pause et je suis en train de réfléchir – compte tenu du contexte social très tendu et du niveau d’insécurité très élevé – à un format qui permettrait quand même d’organiser ce festival. Jusque-là, le piano allait d’une ville à l’autre par une route qui est extrêmement dangereuse, où il y a beaucoup d’enlèvements et de meurtres. On ne peut plus faire cette route. Je réfléchis donc à l’acquisition d’un deuxième piano pour la deuxième ville. L’idée est aussi d’imaginer un format allégé. Les premières années, on avait fait quelque chose de très ambitieux, avec énormément d’artistes. Cela aurait du sens de venir avec une petite équipe d’artistes et d’être tous sur tous les concerts, sous des formats différents. J’aimerais que ce soit une semaine en immersion totale pour tous les artistes et pas juste “un concert et je rentre chez moi”. D’autant qu’il y a aussi un important volet “transmission” avec, chaque jour, des ateliers, des conférences avec des étudiants, des enfants, avec les écoles de musique. Le nouveau format serait plus ramassé mais avec une implication totale de tous les artistes sur toute la durée du festival.

La présence de ce piano à Haïti a-t-elle impulsé d’autres projets au fil de l’année ?

Cela a donné lieu à des enregistrements, puisque le piano est hébergé par une école de formation des ingénieurs du son, la seule de l’île, située dans une ancienne école de plongée. S’ils ont besoin d’un beau piano, les artistes haïtiens peuvent donc enregistrer dans le studio de l’école, au lieu d’avoir à demander un visa pour se rendre à Miami.

À écouter : Célimène Daudet Haïti mon amour (NoMadMusic)

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