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|Entretien| Par qui sonne le Glass

Entretien avec le sonneur Erwan Keravec, qui joue des œuvres de Philip Glass, Éliane Radigue et Heiner Goebbels à la cornemuse.

Entretien Vincent Théval

Vous emmenez la cornemuse vers les territoires des musiques improvisées et des musiques contemporaines… D’où vient cette démarche ?

J’ai grandi en musique traditionnelle. Il y a un peu plus de vingt ans, le bagad dans lequel je jouais a rencontré un big band de jazz, La Marmite Infernale, qui est issu du collectif lyonnais ARFI (Association à la Recherche d’un Folklore Imaginaire). J’étais auditeur de jazz – mais sans plus de connaissances que ça – et je me suis retrouvé dans la situation d’improviser devant un micro lors d’un enregistrement. Par la suite, j’ai rejoint l’un des groupes de l’ARFI et c’est comme ça que j’ai commencé à défendre les musiques improvisées et à m’intéresser à des nouvelles formes pour la cornemuse. La musique contemporaine est venue bien plus tard. 

C’est un mouvement qui n’est pas forcément naturel, quand on vient des musiques traditionnelles, surtout avec un instrument qui y est très rattaché…

Dans la musique bretonne, il y a l’habitude et la pratique de l’oralité, l’apprentissage de la musique par la reproduction et non par l’écriture. Il y a aussi les variations mais il n’y a pas la forme de l’improvisation libre, sans structure ni thème. Mais plus généralement, la musique traditionnelle donne une fonction à la musique, bien souvent de la danse, et donne aussi des mélodies, c’est-à-dire une forme d’organisation par thème. Évidemment, quand on sort de ça et qu’on commence à s’intéresser à la musique improvisée, tout d’un coup la musique n’est plus fonctionnelle et il n’y a pas de règle mélodique. Il a fallu que j’apprenne à ne pas être l’instrument qui donne la mélodie. 

Comment avez-vous investi le champ de la musique contemporaine et créé un nouveau répertoire pour la cornemuse ?

C’est une démarche très volontariste. En 2007, j’ai fait un premier disque guidé par l’envie de montrer que l’instrument pouvait être universel, qu’il pouvait être à disposition de pensées qui étaient complètement éloignées de son origine culturelle. C’est la démarche qui m’anime globalement depuis, en sachant que le déplacement que cela nécessite est autant pour l’instrument que pour moi, parce que j’ai la même souche culturelle que lui. Je suis passé par des improvisateurs, des performeurs, des chorégraphes et des compositeurs. Ce sont tous ces champs-là qui, par leur addition, amènent un véritable déplacement. La musique contemporaine est une manière de confier ce que je sais faire et de me déplacer : là je suis interprète alors que normalement je suis créateur des pièces. Ce qui m’intéressait, c’était d’être le vecteur de la pensée de quelqu’un d’autre, de pouvoir servir une idée et une façon de penser qui ne sont pas les miennes.

D’autres sonneurs ont-ils opéré ce déplacement ?

Il s’avère que la cornemuse dont je joue est la cornemuse écossaise, la plus pratiquée un peu partout dans le monde. Elle est présente aussi aux États-Unis et au Canada et là-bas, il y a eu des formes autour de la musique expérimentale américaine dès les années 70. Ce qui est assez différent, c’est que je me suis intéressé et à la forme performative, et à la situation de l’interprète. Et là, on n’est pas beaucoup. Il y a un américain, Matthew Welch, avec qui j’ai découvert la pièce de Philip Glass Two Pages et qui a principalement travaillé avec des compositeurs américains, et puis moi. Des personnes font ça ponctuellement mais nous sommes très peu nombreux à y consacrer véritablement du temps. 

Cela rend le travail de commande auprès des compositeurs et compositrices d’autant plus singulier. Comment se passe le travail avec eux ? 

C’est très variable. Le trait commun, c’est qu’ils ont tous en tête une image de ce qu’est l’instrument. Et parfois ils pensent que ça ne peut pas leur correspondre, ce qui a été le cas d’Éliane Radigue. Avec cette question : est-ce que l’instrument peut ne pas jouer fort ? Ce qui est normalement intrinsèque à la cornemuse. Le travail prend des formes vraiment diverses : certains compositeurs sont très autonomes quand d’autres ont besoin que je sois là tout le temps, sinon il ne se passerait rien. Avec Heiner Goebbels, on s’est vus une fois et la fois suivante il m’a livré sa partition. Il m’avait vu jouer et quand on s’est rencontrés, il avait des questions très précises. Une fois parti, il ne m’a plus rien demandé et la partition est arrivée dans ma boite aux lettres.

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