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|Éclairage| Heiner Goebbels, Philip Glass et Éliane Radigue à la cornemuse

Pour la Soufflerie, le sonneur Erwan Keravec présente les trois œuvres au programme du concert initialement prévu le 12 janvier 2021 à l’Auditorium, enregistrées pour l’album Goebbels/Glass/Radigue publié en 2020.

Propos recueillis par Vincent Théval

N° 20/58 Heiner Goebbels

“J’ai souhaité nouer une relation de travail avec Heiner Goebbels parce que les aspects de mise en espace autant que de mise en son m’intéressaient. Il ne s’est pas passé grand-chose pendant des années, jusqu’à ce qu’il me dise : “je suis intéressé mais c’est tel jour, dans telle situation, en Suisse”. C’était en extérieur, sur un festival qui a lieu à la Pentecôte. Heiner Goebbels a écrit une pièce en forme de chemin de croix, où je suis en mouvement tout le temps. Je marche en permanence. On peut y entendre deux citations de La Passion selon Saint-Jean de Jean-Sébastien Bach. Cette pièce était donc inscrite dans ce contexte très précis, où je gravissais une colline pour arriver au côté du public. Quand on est passé en salle, Heiner a pensé la bande sonore, qui rappelle un peu l’espace extérieur, ainsi qu’une lumière et mon déplacement dans l’espace, cette fois-ci fermé, d’une salle de concert ou d’un théâtre. La musique que je joue, la bande, la lumière et la façon de me déplacer ont été pensées comme un tout.”

Two PagesPhilip Glass

J’ai découvert cette pièce avec le sonneur américain Mattew Welch, qui la jouait sur une cornemuse en si bémol. Ce qui est étonnant parce que la partition ne correspond pas vraiment à la hauteur de cette cornemuse. Et il s’avère qu’une cornemuse en Bretagne est une transformation de cette cornemuse en si bémol mais en do. En prenant cet instrument, sans toucher une note d’écriture de la partition originale de Philip Glass, on peut la jouer. C’est pour ça que j’ai commencé à m’y intéresser. Sans cette possibilité d’une nouvelle transformation, je ne l’aurais pas jouée. Avec mon instrument, celui que j’utilise le plus, ça tombe sous les doigts. C’est à se demander si ce n’est pas écrit pour ça.”

OCCAM OCEAN, OCCAM XXVIIÉliane Radigue

“C’est Cyril Jollard (directeur de la Soufflerie) qui m’a plusieurs fois suggéré d’appeler Éliane Radigue. Mais je pensais que ça ne pouvait pas marcher avec quelqu’un qui veut jouer en nuance mezzo forte quand on est, avec la cornemuse, en double forte. Ça ne va pas du tout avec sa musique. Et c’est d’ailleurs ce qu’elle m’a dit quand je me suis malgré tout décidé à lui écrire et qu’on s’est rencontrés. Elle n’y croyait pas. Il a fallu un chemin d’échanges avec elle, de discussions. C’est quelqu’un qui parle beaucoup, décrit, interroge. Le travail avec l’interprète est donc essentiel, sinon il ne se passe rien. C’est une façon d’écrire très particulière, qui lui est propre. Elle mène une situation de jeu, qu’elle décrit très bien (on ne fait pas du tout ce qu’on veut) mais elle ne décrit pas une seule note de musique, plutôt une forme, en passant par des images plus que par du vocabulaire musical. 

Éliane Radigue travaille beaucoup sur une fondamentale qui est donnée. Au fur et à mesure que la pièce avance, cette note tend à disparaître. Alors qu’elle est toujours donnée. Elle veut faire apparaître des formes de battements et d’harmoniques qui font qu’on n’écoute plus que ce qu’il y a à côté alors que ce qu’on entend principalement, c’est le premier son. C’est ce qui l’intéresse : qu’on oublie le sujet initial pour ne plus entendre que ce qu’il y a autour. Les bourdons ont là été un terrain de jeu qui lui a beaucoup plu. C’est la raison pour laquelle je n’ai même pas sorti le pied mélodique de la cornemuse. Il n’y a que les bourdons. 

La difficulté de cette pièce réside dans l’état dans lequel il faut être pour réussir à la jouer plutôt que dans sa technicité. Elle demande un état de calme très profond, ce qui n’est pas forcément facile dans ce programme où les deux pièces que je joue avant sont très agitées. Pour passer à la pièce d’Éliane Radigue, il faut que je retrouve un état de sérénité, de calme.”

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